Grandir à Maubeuge
Lucie naît le 14 juillet 1921. La famille vit d’abord rue de la Prévoté, puis rue de Mons. Les premières photographies familiales datent probablement de cette période.
De l’ombre à la lumière
Une vie française brisée par la persécution, traversée par la déportation et portée jusqu’à nous par les archives.
Lucie enfant · archive familiale
1921–1944 · Maubeuge, Saint-Quentin, Paris
L’histoire de Lucie ne commence pas avec son arrestation. Pendant plus de vingt ans, il y a une famille, une école, des déménagements et une jeune femme qui construit sa vie en France.
Lucie naît le 14 juillet 1921. La famille vit d’abord rue de la Prévoté, puis rue de Mons. Les premières photographies familiales datent probablement de cette période.
La famille s’y installe en décembre 1925. Lucie fréquente l’école de la rue des Patriotes dès 1927 ; ses frères Albert et Maurice, l’école Michelet. La famille obtient la nationalité française en 1933.
À 18 ans, Lucie rejoint avec les siens le 58 rue Sedaine. Sa jeunesse se poursuit sous l’Occupation jusqu’à son arrestation avec sa mère, à 23 ans.
20 octobre 1942 · Préfecture de l’Aisne
Le régime de Vichy réexamine les naturalisations accordées depuis 1927. Le rapport administratif reconnaît la bonne conduite de la famille, puis transforme son identité juive en motif de suspicion.
« Leur conduite et leur moralité sont bonnes […] Cependant, ils sont de confession israélite. »Rapport préfectoral, 1942
18 juillet 1944 · 58 rue Sedaine, Paris
Yéchona meurt le 18 avril 1944. Exactement trois mois plus tard, Fortunée et Lucie sont arrêtées à leur domicile par la Milice française. Lucie indiquera elle-même le motif dans son dossier : « israélite ».
Deux témoins confirment qu’ils ont vu la mère et la fille emmenées ensemble. Les archives établissent clairement le caractère antisémite de l’arrestation.
19–31 juillet 1944 · Drancy puis Bobigny
Lucie et Fortunée sont internées à Drancy sous le même numéro de dossier : 27163. Le 31 juillet, elles sont conduites à la gare de Bobigny et déportées vers Auschwitz-Birkenau.
À cette date, le camp est dirigé par le SS Aloïs Brunner, qui en a pris la direction en juillet 1943. Cette responsabilité éclaire l’organisation des déportations ; aucune pièce du dossier ne permet toutefois d’affirmer qu’il a personnellement rencontré Lucie ou Fortunée.
Sur un mur de Drancy, Lucie inscrit son nom et celui de sa mère, leur adresse, leur arrivée le 19 juillet et leur déportation le 31 juillet 1944 : une trace directe de leur passage.
Graffiti de Drancy · juillet 1944
Août 1944 · Auschwitz-Birkenau
À l’arrivée à Auschwitz-Birkenau, Lucie est séparée de sa mère. Fortunée, âgée de quarante-six ans, est assassinée ; Lucie est sélectionnée pour le travail forcé.
« Avons été séparées à l’arrivée du camp le 2 août 1944 à 3 heures du matin. Pour ma mère : “pour four crématoire”. »Lucie Fuantes, déclaration du 13 novembre 1951 · orthographe, ponctuation et capitales normalisées pour la lecture
Transcrire sans lisser : le manuscrit porte « avons été séparés à l’arrivée du camp le 2 août 1944 à 3 heures du matin pour / ma mère pour FOUR CREMATOIRE ». Le signe / indique ici le changement de ligne. La citation au-dessus normalise l’orthographe, la ponctuation et les capitales pour la lecture. À Birkenau, les victimes étaient assassinées dans les chambres à gaz, puis leurs corps brûlés dans les crématoires.
Lucie indique : Auschwitz du 2 août au 15 septembre, Birkenau du 15 septembre au 4 octobre, puis Kratzau jusqu’à sa libération le 8 mai 1945.
Pourquoi plusieurs dates ? Lucie date la séparation du 2 août à 3 heures. Yvette Lévy situe l’arrivée du convoi dans la nuit du 2 au 3 août ; une synthèse récente de l’association Convoi 77 la place dans la nuit du 3 août. Le 5 août est la date de décès retenue administrativement pour de nombreuses victimes assassinées à l’arrivée. Ces dates n’ont ni la même source ni la même fonction : le site les conserve sans fabriquer une heure commune.
Reconstitution croisée : Lucie ne donne pas son numéro de block. Mais Yvette Lévy, déportée par le même convoi puis transférée elle aussi à Kratzau, décrit l’entrée du train dans Birkenau, la sélection, la Sauna et la quarantaine des femmes dans les anciennes baraques du secteur des familles roms. Cela permet de situer le parcours probable du groupe — sans transformer cette localisation en certitude individuelle pour Lucie.
Fortunée Sabah · archive familiale
31 juillet — début août 1944 · De Bobigny à Birkenau
Activez chaque étape pour suivre le train à travers la France et l’Allemagne jusqu’à la Pologne occupée. Le tracé est une reconstitution originale établie d’après l’itinéraire publié par l’association Convoi 77.
Kratzau apparaît en or : cette dernière étape n’appartient pas au trajet du train. Elle correspond au transfert ultérieur de Lucie, comme de plusieurs survivantes.
Consulter l’itinéraire sourceAprès leur internement à Drancy, les déportés sont conduits en autobus à la gare. Le Convoi 77 part dans la matinée.
31 juillet 1944 · Même convoi, plusieurs voix
Yvette Lévy et Abraham Fridman sont déportés par le même Convoi 77 que Lucie. Leurs témoignages rendent sensibles l’arrivée, la sélection et le travail forcé que les dossiers administratifs racontent à peine.
Précision historique : leurs parcours éclairent celui du convoi, mais restent différents. Aucun document présenté ici n’établit que Lucie connaissait Yvette Lévy ou Abraham Fridman.
Découvrir l’entretien sourceMémorial de la Shoah — entretien d’Yvette Lévy réalisé par des élèves du groupe scolaire de l’Assomption à Bondy.
31 juillet 1944 · Le Convoi 77
Faites apparaître les personnes déportées par le Convoi 77. Chaque point représente une vie. Parmi elles se trouvent 324 enfants.
Lecture : les points rendent visible l’échelle humaine du convoi. Ils ne constituent pas une liste nominative et ne permettent pas d’attribuer un âge à chaque point.
Source : association Convoi 77 ↗
1 point = 1 personne
324 enfants
Chaque point est une personne. Les noms de Lucie et Fortunée apparaîtront lorsque la constellation sera complète.
29 juin 1945 — aujourd’hui · Paris, Hautmont
Lucie rentre seule à Paris. Le retour ne clôt pas le dossier : pendant des années, elle doit écrire, témoigner et faire reconnaître administrativement ce qu’elle et sa mère ont subi.
Site réalisé par Karima AFEJJAY.
Projet pédagogique réalisé par Karima AFEJJAY, Nadia Ihya, Anne-Cécile Viez et Perrine Meuret, avec les élèves du lycée Placide Courtoy à Hautmont, dans le cadre du projet Convoi 77.
Sources : état civil, dossier de naturalisation, rapports de police, certificats de scolarité, fiches d’internement de Drancy, liste du Convoi 77, dossiers du ministère des Anciens Combattants, déclarations de Lucie Boeno née Fuantes, photographies familiales, archive de l’école Michelet et graffiti de Drancy. Itinéraire, données collectives et témoignages d’Yvette Lévy et d’Abraham Fridman : association Convoi 77 et Mémorial de la Shoah. Mise en perspective collective : Anaëlle Riou, Une micro-histoire de la Shoah en France. La déportation des Juifs du Convoi 77, 2019. Photographies contextuelles de l’entrée : Library of Congress via Wikimedia Commons (Constantinople) et Villes et villages de l’Avesnois (Maubeuge). Chaque pièce de la salle d’archives est datée et décrite selon sa fonction. Lorsqu’une cote n’est pas visible sur la reproduction communiquée, le site n’en invente pas. Les formulations distinguent les faits établis, les témoignages, le contexte collectif et les éléments non établis ; les discordances de dates restent visibles.
Vous connaissez désormais son nom. Que choisissez-vous de transmettre ?